Cet article est inspiré par une conférence organisée par le CCI de Lille et menée par Laetitia Vitaud, autrice de Du labeur à l’ouvrage, et rédactrice en chef du volet entreprise de Welcome to the Jungle.

Dans un monde en changement, on observe une hybridation dans la croissance et une complexification, plus que des effets de remplacement ou de substitution. Avec la crise du COVID-19, le confinement, et aujourd’hui les mesures de couvre-feu, des sujets qui étaient considérés sur le long terme, comme la prospective, sont devenus du jour au lendemain des sujets urgents. Télétravail, crainte sur le collectif, questions de perte de sens ont été révélés, amplifiés ou brutalisés par la pandémie. Nous sommes donc légitimement en droit de nous poser la question : comment le changement de paradigme dans le monde du travail a été accéléré par la crise actuelle ?

« Quand un ouvrier n’a qu’un marteau, tout a une tête de clou »

 

En France, le rapport au travail au 20ème siècle était caractérisé par un unique type de labeur : en échange de la division des tâches et de sa subordination, on offre au travailleur des contreparties avantageuses (stabilité de l’emploi, sécurité sociale, visibilité, syndicats qui négocient pour vous, pas de régression possible…). Le travail est également perçu comme apportant une identité sociale et politique ; il donne au travailleur une place dans le système vertueux de l’économie. Aujourd’hui encore, on se présente souvent on énonçant son nom puis son poste, car ce dernier fait partie intégrante de ce qui nous définit.

 

Mais cela évolue, et le 21ème siècle voit le passage du travailleur à une volonté de devenir et rester maître de son impact par son travail, d’où une explosion du travail indépendant. On ne veut plus uniquement être définit par un seul et unique poste correspondant à un diplôme obtenu entre 18 et 24 ans. La société se reconnait de plus en plus comme une somme d’individus riches, complexes, multifacettes – et multi-carrières.

femme fait un choix

La quête de sens n’est pas fondamentalement différente, mais le monde autour a changé, et l’accès exponentiel à l’information qu’a apporté internet pousse à questionner cette subordination contre des avantages qui n’ont plus autant de valeur. Mais bailleurs, banques, assurances restent encore trop souvent bloqués dans une logique du « on a toujours fait comme ça » et rechignent à faire confiance à ces nouveaux travailleurs, reportant éternellement le changement au lendemain. 

Puis soudain, la crise.

 

Révélateur, catalyseur ou destructeur ?

 Avant toute chose, un point d’attention : la crise exacerbe les biais de confirmation. On a tendance à voir ce qu’on a envie d’y voir et on le justifie avec la crise, quel que soit l’argument.

 L’élément majeur et indéniable, la petite nouveauté qu’on testait pour s’amuser, pour varier ses habitudes et susciter sa créativité, pour vivre sa vie rêvée de business nomad, ou pour avoir plus de souplesse dans sa vie quotidienne est soudainement devenu un impératif : le télétravail.

Le télétravail est un éclatement de la question du travail et questionne les unités de temps, de lieu, d’équipe de notre théâtre quotidien. Avec tous les troubles et anxiétés que cela implique. Car si le changement est difficile, un changement de paradigme aussi brutal peut être une torture le temps que le corps et le cerveau s’adaptent à ce « new normal » et passent par toutes les étapes du deuil : déni (ce n’est qu’une grippe, c’est une conspiration), colère (je refuse cette situation, je m’indigne sur les réseaux), marchandage (qui n’a pas un peu triché avec ses attestations ?), dépression et enfin, acceptation.

Travailler à distance

Au-delà du bouleversement individuel, la crise a entraîné un bouleversement sans précédent du monde du travail en révélant 3 catégories de travailleurs :

  • Les travailleurs essentiels, sur le front, dont le travail ne peut pas être fait à distance. Si leur travail s’arrête, la société ne fonctionne plus : infirmiers, caissiers, caristes, logisticiens, responsables des infrastructures, fournisseurs d’électricité, d’internet, etc. (cf Denis Maillard : travailleurs du backoffice de la société)
  • Les travailleurs en capacité de télétravailler – une catégorie informelle et mal mesurée, car pratiquée depuis longtemps mais la plupart du temps partiellement (ex : les enseignants qui travaillent sur leurs cours / copies à domicile).
  • Les travailleurs en chômage partiel, ou la nouvelle forme de précarité financière et mentale : leur travail avait-il vraiment du sens s’il est possible de l’arrêter du jour au lendemain ?

La crise comme méta-culture

Aujourd’hui, quoiqu’on en dise, on manque d’indicateurs pour cerner le phénomène du télétravail. Le confinement a montré que la sphère intime/domestique se recoupait déjà beaucoup avec la sphère professionnelle, mais on en faisait un espace dégradé (relégation aux femmes et “sous-métier” des rôles d’aide à domicile / nounous…). Le confinement a simplement fait un effet de loupe sur des inégalités déjà existantes (homme / femmes, revenus, etc.).

Si l’avènement du smartphone avait déjà aboli la frontière entre temps de travail et de non-travail, le télétravail a accéléré cette transition numérique et les entreprises qui n’étaient pas préparées sont celles qui ont le plus souffert. Certaines entreprises “zombies” ne survivent même que grâce aux aides de l’État.

Mais quand on regarde ce qui se passe en dehors de nos frontières, on se rend compte que ce bouleversement n’est pas reçu partout de la même façon. Certains pays semblent bien mieux gérer cette transition, en grande partie du fait de la différence culturelle sur la confiance au travail et les liens hiérarchiques. L’endroit où une culture se situe sur le modèle de Lewis jouer un rôle certain dans les relations de confiance au travail, sources de la majeur partie des troubles psychologiques des travailleurs comme des managers aujourd’hui.

 

Dans un monde d’incertitude, la position d’expert, l’hyper spécialisation dans un seul domaine, n’est plus adaptée, et il faut privilégier la souplesse et la pensée à l’innovation. On ne peut plus être efficient, on doit être innovant. Adopter l’état d’esprit d’incertitude, c’est être plus réceptif à son environnement, sa communauté, aux rôles individuels et collectifs qui ne peuvent plus être fixés à l’avance dans la fiche de poste. Les buts qu’on se fixe doivent également être plus ouverts et évolutifs.

Il ne nous reste plus qu’à apprendre à allier une grande ambition (rêver) et une immense humilité (clairvoyance sur ce qu’est notre monde). Et réhabiliter la sérendipité en accueillant les imprévus de la vie, en assemblant deux choses qui ne vont a priori pas ensemble : l’être social et le télétravail.

Portrait Carole Ballereau
Carole Ballereau est facilitatrice, conférencière, autrice de contenus techniques et pédagogiques, et cheffe de projet senior pour Change Factory. Dans son temps libre, quand elle ne voyage pas, elle dévore les films et les séries aussi vite que les livres tout en tricotant, car cela lui permet de cultiver ses autres passions : les langues et l’interculturel #citizenoftheworld