Ce que la place du lieu de travail dans les séries révèle sur notre rapport au labeur

Juin 30, 2021 | Culture

En tant que fan de séries, je me suis aperçue que le travail tenait soit assez peu de place dans les séries, soit était présenté de manière assez caricatural. Pourtant, on y passe tout de même la majorité de notre temps. La pop-culture est cependant très représentative de la façon dont la profession prend de la place dans la société et dans nos vies. Quels sont les points saillants que nous pouvons retrouver à travers différentes typologies de séries ? D’une forme d’accessoire à la théâtralisation de notre existence, en passant par son aspect oppressif systémique jusqu’à devenir une composante de nos quêtes de sens, ses dimensions plurielles nous rappellent la place du travail dans notre quotidien et l’expression de notre identité.

Le travail, un accessoire dramatique pour les personnages de séries ?

Dans un premier temps, dire que le lieu de travail prend beaucoup de place dans certaines séries est trompeur. En réalité, l’ensemble des séries procédurales sont fondées sur le travail de corps de métier spécifiques : médecine, police, avocats… Si elles veulent montrer le quotidien de ces personnes, on s’aperçoit rapidement que le travail en lui-même passe souvent au second plan pour laisser plus de place aux intrigues personnelles des personnages par souci de dramatisation. Un exemple probant est Grey’s anatomy de Shonda Rhimes, où les médecins semblent passer plus de temps à arrêter des ascenseurs pour opérer des relations charnelles qu’à pratiquer la médecine et sauver des patients. Ces séries ont par ailleurs donné naissance à tout une tendance de vidéos où des personnes pratiquant réellement une profession donnée partagent en direct leur avis sur la représentation des séries : c’est le cas du Docteur Mike pour les séries médicales ou de Legal Eagle pour les séries mettant en scène des avocats sur le Youtube anglophone.

Qu’en déduire ? Il semblerait que le vrai travail soit sûrement trop ennuyeux et rébarbatif pour être montré autrement que de manière édulcorée. Pourtant, certaines séries n’hésitent pas à avoir une approche plus réaliste, comme Hippocrate en France, qui montre le travail d’un groupe d’internes en médecine. Hormis ces quelques exemples, on garde cette idée que le travail ne donne pas forcément naissance à un enchantement quotidien.

Le bureau, entre désenchantement et violence du quotidien

En effet, quand le travail est mis en scène, c’est avant tout pour en montrer les absurdités. C’est notamment le cas du travail de bureau, dont les employés subissent une crise de sens depuis des années. Des séries variées comme The Office ou Working Girls montrent des bureaux où règnent une toxicité continue. La faute à des personnalités problématiques, un management peu soucieux et un manque de sens au quotidien. Les scénarios reflètent un mal-être qui s’ancre dans la réalité et pose plus que jamais la question du sens au travail.

Avec l’anniversaire de la série Friends, les articles sur la place du travail dans la vie du groupe d’amis le plus populaire du petit écran se sont multipliés. Le personnage le plus représentatif est Chandler, qui s’est lancé dans une carrière faute de mieux, semble plutôt compétent dans son métier mais effectue des tâches tellement obscures que même ses amis les plus proches ne sont pas certains de savoir ce qu’il fait de ses journées (Ma théorie personnelle est qu’il est Business Analyst ou un métier proche du coup). Quelques épisodes de Friends sont centrés sur le travail, notamment les problèmes avec les rapports au collègue, au management ou au temps de travail. Mais globalement, la série conforte cette idée que le travail est tellement complexe et/ou peu épanouissant qu’il est indispensable d’avoir de solides soutiens hors des murs sombres du bureau.

D’autres séries, comme Dérapages avec Eric Cantona, vont plus loin et prennent le parti de dénoncer les aspects les plus répulsifs su travail. Eric Cantona incarne ainsi un RH d’une cinquantaine d’années, au chômage depuis plusieurs années, contraint d’effectuer des petits boulots pour survivre malgré son expérience. Une opportunité peu scrupuleuse le pousse dans ses retranchements : violences, cynisme, humiliation… Bien loin du pays de Cocagne, le travail se renforce comme le lieu de toutes les violences et de toutes les oppressions

Quand le bureau devient un levier d’empowerment

Mais est-ce toujours le cas ? Toujours dans Friends, on se souvient que certains membres du groupe connaissent pourtant une carrière épanouissante. Rachel, au début fille d’une famille aisée sans réelle ambition ou qualification, connaît une belle carrière dans la mode. Ross est passionné par son métier de paléontologue. Dans certains archétypes scénaristiques, la carrière sert également de levier à une reprise en main de son existence, reprise en main qui s’exerce aussi bien dans le milieu professionnel que personnel.

Dans Shrill, Annie, une jeune femme grosse et mal dans sa peau, peine à s’imposer dans son job et dans son quotidien. Mais un déclic lui fait reprendre le contrôle de son existence. Elle n’hésite pas à tenir tête à son boss toxique, se lance dans des articles (car elle écrit dans un média) plus en phase avec ses valeurs, en parlant de ses expériences face à la grossophobie, qui connaissent un immense succès. En reprenant possession de leur vie professionnelle, les personnages affirment leur identité et leur autonomie. Le lieu de travail ne devient plus oppressif mais permet de mieux affirmer son identité et ses valeurs malgré les personnalités toxiques qui la peuplent.

Vers le lieu de travail comme affirmation positive de soi et de sa vocation ?

Cet élément confirme ainsi le retour des valeurs comme socle de l’équilibre d’un individu. C’est particulièrement dans l’évolution de sa place à une époque et à un contexte donnés. Friends offre une vision très représentative de la place du labeur dans les Etats-Unis des années 90, un univers pro qui laissait plus de place à l’individu et à son épanouissement. Aujourd’hui, le travail ne trouve de sens qu’en laissant plus de place à l’individualité, notamment à la réalisation de ses valeurs. Pour exemple, nous pouvons parler de Parks and Recreation : le personnage principal, Leslie Knope, est une employée très motivée, même si son travail se passe dans un département de peu d’envergure dans une ville moyenne des États-Unis. Au fil de la série, elle parvient cependant à s’épanouir en se mettant au service de la communauté.

De la même façon, Hippocrate met en scène le travail exigeant et difficile en hôpital. Les horaires à rallonge, les patients parfois désagréables ou dangereux, le fait que chaque décision puisse avoir un impact sur la vie des patients… Autant de facteurs de stress qui expliquent notamment le final dramatique de la saison 2. Mais le travail trouve tout son sens dans la réalisation de sa mission. Dans le fait que la profession devient plus une vocation. C’est aujourd’hui très visible dans la volonté de nombreux collaborateurs et a été accentué par la crise, démontrant ainsi l’importance de l’alignement de nos différents niveaux d’existence.

Loin d’être un accessoire à la dramatisation des séries, le lieu de travail et son sens dans la pop-culture révèlent en réalité toute la complexité des individus avec leur profession. Lieu d’absurdité comme d’affirmation du pouvoir, mais aussi premier impacté par notre quête de sens et le besoin de retour aux valeurs, les séries abordent toutes les problématiques RH d’aujourd’hui et d’hier.
Portrait Camille
Camille Barbry est content manager et Cheffe de projet pour Change Factory. Cat lady invétérée et slasheuse de choc, elle aime s’occuper de son blog sur la pop-culture, est accro à Netflix et lit beaucoup de romans de science-fiction où tout se passe mal. 

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